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#Moietmesparents

Quand on n’a que l’humour…, c’est avant tout l’histoire d’un père et d’un fils qui se sont éloignés et qui ne se sont jamais compris,
qui voudraient mettre leurs erreurs et leurs regrets derrière eux mais qui ne savent pas comment s’y prendre…
C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, et j’ai eu envie de créer quelque chose autour de ce thème,
autour des enfants qu’on a été et des parents qui nous ont fait grandir du mieux qu’ils le pouvaient.
J’ai eu envie de créer quelque chose qui aille au-delà de moi, au-delà de mes souvenirs, de mon imagination, de mes blessures.
J’ai eu envie que d’autres me racontent, que d’autres plongent à leur tour dans leur mémoire et me transmettent une anecdote,
un souvenir marquant lié à leurs parents.

 

#Moietmesparents – N°1

Comment mon extraordinaire carrière de VRP a pris fin avant même d’avoir pu vraiment commencer.
Ce dimanche-là, avec mon ami Giovanni, on a eu l’idée du siècle, vous savez, le genre d’idée où, dans un dessin animé, y a une ampoule qui s’allume au-dessus de votre tête. Un projet de génie qui allait tout simplement nous rendre riches.
Giovanni possédait un stock de graines de tournesol, celles qu’on achète dans des petits sachets en plastique à la boulangerie. On a passé un bon moment à fabriquer des pochettes en papier de deux tailles différentes et à y disposer quelques graines. Ensuite, on a consciencieusement refermé les paquets avec un morceau de scotch et sur les petites, on a écrit « 1 franc », sur les grandes, « 2 francs ». Il fallait qu’il y en ait pour toutes les bourses, vous comprenez.
Et on est partis, tels des explorateurs, à l’assaut du grand lotissement dans lequel on habitait. On a passé l’après-midi à écumer les six étages de chaque cage d’escalier de chaque allée du quartier. Comme Giovanni était timide, c’est moi qui sortais le même discours bien rôdé à chaque voisin qui nous ouvrait la porte. « Bonjour, on vend des graines de tournesol ! Vous pouvez les planter dans un pot et après, vous aurez de magnifiques tournesols ! » La plupart des adultes sur lesquels on tombait nous connaissaient au moins de vue et semblaient particulièrement impressionnés par ce projet qui devait à coup sûr nous rendre millionnaires. Ou peut-être étaient-ils simplement attendris qu’on puisse vouloir leur faire croire qu’en mettant des graines déjà grillées et salées en terre, il puisse un jour en sortir une fleur. Pour nous, ce n’était pas du tout une arnaque, entendons-nous bien : on était persuadés par notre boniment ! « Il suffit de bien arroser tous les jours », je rajoutais, si jamais un regard s’avérait un peu sceptique.
À la fin de l’après-midi, Giovanni et moi étions riches d’une bonne vingtaine de pièces de un et deux francs, récoltées à la sueur de notre front. On s’est donc séparés après avoir partagé notre butin, pressés de pouvoir recommencer le week-end suivant.
Mais lorsque je suis rentrée chez moi et que j’ai montré fièrement mes pièces à mon père en lui expliquant l’idée de génie qu’on avait eue, sa réaction n’a pas du tout été celle escomptée. Moi qui m’attendais à des félicitations, voire des applaudissements, ou au moins un « C’est bien, ma fille, tu iras loin dans la vie ! », j’ai vite compris que j‘aurais mieux fait d’aller ranger mes pièces dans le tiroir de mon bureau sans rien dire à personne. Les génies sont toujours incompris, j’aurais pourtant dû le savoir. D’un air scandalisé, mon père m’a donc expliqué que ce que j’avais fait était honteux : « Non mais tu te rends compte, arnaquer les gens comme ça, et nos voisins en plus ? Je vais avoir l’air de quoi, moi, quand je les croiserai ? »
Il m’a donc obligée à aller rendre une par une toutes les pièces durement gagnées, et j’ai été à nouveau sonner à chacune des portes, vaguement honteuse, l’ombre de mon père mécontent dans mon dos. Une voisine, en souriant, a tenté de lui souffler que ce n’était pas bien grave, que je pouvais garder les deux francs qu’elle m’avait donnés, mais il n’en n’a jamais démordu et tout mon pécule s’est volatilisé.
Quand on est rentrés à la maison ensuite, je lui ai jeté un regard en coin, et j’ai eu envie de lui faire remarquer à quel point il me paraissait injuste d’avoir dû rendre tout l’argent sans pour autant récupérer la moindre graine. Parce que bien sûr, il avait dit en rigolant aux voisins qu’ils pouvaient conserver les sachets.
C’est vrai, quoi. À défaut de remplir ma tirelire, j’aurais au moins pu transformer notre jardin en un champ de tournesols majestueux…

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#Moietmesparents – N°2

Audrey

Bien sûr qu’il voudrait avoir plus de temps à passer avec sa fille, la question n’est pas là. Il est artisan-couvreur, son métier est prenant ; il part tôt le matin, rentre tard le soir, travaille une bonne partie du week-end, prend rarement des congés et s’il le fait, ce n’est jamais plus de quelques jours d’affilée. C’est qu’il doit nourrir sa famille, et puis il a des responsabilités, des clients qui comptent sur lui, des employés qui attendent les consignes. Une entreprise comme ça, ça ne se gère pas tout seul.
Elle ne se plaint jamais. Au contraire, profite du moindre moment où il est là, savoure la tendresse et la complicité comme on se délecte, quand on a soif, des dernières gouttes d’eau oubliées au fond d’un verre.
Cet hiver-là, elle a dix ans et s’apprête à partir en classe de neige avec sa classe. L’institutrice cherche quelques parents qui accepteraient de les accompagner, des parents assez fous pour prendre deux semaines de congés pour s’occuper d’une trentaine de gamins surexcités.
« Je viens avec vous », annonce-t-il un soir après être rentré du travail. À l’intérieur de sa poitrine, son cœur fait des saltos et des triples axels, et elle ne peut se retenir de lui sauter dans les bras. Elle n’a que dix ans mais est parfaitement consciente du geste de son père, c’est sans doute la première fois de sa vie qu’il prend quinze jours de congés, et même pas pour se reposer, en plus…
À la fin du séjour, l’institutrice est épuisée, harassée de fatigue. Le programme est le même chaque jour : le matin, classe pour les enfants et temps libre pour les parents bénévoles, l’après-midi, ski pour tout le monde. Quand il voit les cernes de la vieille dame qui doit bientôt prendre sa retraite, il insiste, prenez donc un peu de temps pour vous, c’est le dernier jour, je vais leur faire la classe ce matin, d’accord ? Elle accepte et il se retrouve devant les trente enfants, déterminé à leur faire apprendre un poème par cœur. Chacun à leur tour, ils doivent se lever et réciter la poésie.
La situation est un peu étrange pour le père comme pour la fille, et il prend bien soin de faire comme si elle n’était qu’une élève parmi les autres. Quand il l’interroge, elle se lève, bien droite, et ânonne un premiers vers en pouffant de rire, embarrassée. « Rassieds-toi ! » Le ton est ferme, et elle se demande alors si elle le déçoit. Il lui faudra quatre essais avant de parvenir à ne plus trébucher sur un mot, à ne plus perdre le fil au milieu d’une strophe. Quatre essais avant de percevoir le soulagement dans les yeux de son père, enfin, elle y est arrivée, enfin, elle a fait un effort, enfin il a le droit d’être fier d’elle, et pas seulement parce qu’elle est sa fille.
Longtemps après, elle repensera à cette classe de neige avec son père ; longtemps après, elle en gardera un souvenir attendri, presque ému. Et pourtant, pourtant, quand elle y réfléchit, elle se rend compte qu’elle ne lui a jamais dit à quel point elle avait été touchée qu’il l’accompagne, à quel point elle avait compris tout ce qu’impliquait ce geste de sa part.
Parce que dans sa famille, comme dans bien des familles, on se cramponne à une pudeur ancestrale. On n’a pas l’habitude de se dire qu’on s’aime, on n’a pas l’habitude d’avouer à l’autre qu’on tient à lui. Mais peut-être qu’il n’y a pas besoin de mots pour que le père et la fille sachent ce qu’il y a dans le cœur de l’autre.
Peut-être bien que les gestes suffisent.

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#Moietmesparents – N°3

Dans deux jours, elle aurait eu 59 ans. Ça me semble vieux, vu qu’elle s’est arrêtée à 52. C’est ça d’être mort, on ne vieillit plus, et dans l’esprit de ceux qui restent, on reste pour l’éternité à l’âge où on s’est tiré.
« Ma mère ne s’aimait pas assez pour être heureuse », a écrit Grégoire Delacourt dans un de ses romans. Cette phrase, je l’ai surlignée et recopiée, un goût métallique dans la bouche parce que j’avais l’impression qu’elle parlait de ma propre mère et pas d’un personnage inventé.
Je ne sais pas pourquoi elle n’a jamais réussi à être heureuse, pourquoi elle nous a laissé avec un tel sentiment d’impuissance et de gâchis. Avec la question, lancinante, qui revient toujours malgré les années qui ont passé : est-ce qu’on aurait pu faire plus, est-ce qu’on avait le pouvoir de la mener vers le bonheur, est-ce qu’on n’a pas essayé assez fort de la retenir ?
Et aussi, bien sûr, en filigrane : est-ce qu’on a le droit d’être heureux maintenant qu’elle n’est plus là ?
Bien sûr qu’on a le droit. Bien sûr qu’on en a même le devoir. Bien sûr qu’à force d’avoir côtoyé la tristesse, la rancœur et l’amertume, on se doit de chercher la joie, la confiance et la liberté.
Bien sûr.
Je sais qu’elle a fait ce qu’elle a pu. C’est d’ailleurs tout le sens de Quand on n’a que l’humour… Elle a fait ce qu’elle a pu, malgré ses blessures. Il a fallu longtemps pour que je le comprenne. Il a fallu qu’elle meure et que je devienne mère à mon tour, c’est dire.
Maintenant, j’écris. Sûr que si j’avais eu une autre mère, je n’aurais pas tant eu à hurler sur le papier. Sûr que si j’avais eu une autre mère, je n’aurais pas eu ce besoin viscéral de sortir du réel et d’inventer autre chose.
Dans deux jours, elle aurait eu 59 ans. Dans une semaine, je suis certaine qu’elle serait allée au Furet du Nord pour s’assurer que mon bouquin soit en bonne place dans les rayons. Elle aurait accroché le premier vendeur qui serait passé à côté d’elle pour lui déclarer, vous voyez, ce roman, là, eh bien, c’est ma fille qui l’a écrit ! Ou, plus probablement, elle aurait eu envie de le faire, mais n’aurait pas osé alpaguer l’homme en uniforme rouge, aurait été trop timide pour se mettre ainsi en avant.
Évidemment, là, j’invente. Forcément puisqu’elle n’est plus là et qu’elle ne m’aura jamais vu écrire. J’invente et vous savez quoi ? Je l’imagine parfaitement dans cette librairie, avec son rouge à lèvres rose foncé, son trench beige et son sac à main collé contre elle comme pour se protéger. L’air un peu perdu qu’elle avait toujours au milieu de la foule, quand le monde et sa course folle lui donnaient le tournis.
Je n’ai même pas besoin de fermer les yeux.

Ce roman, maman, il est aussi pour toi.
Parce qu’à nous deux aussi, il nous aura fallu plus d’une vie pour nous trouver.

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#Moietmesparents – N°4

Sophie

Son père lui a toujours parlé de son enfance. La guerre, les Allemands, les rafles, la peur, les cavalcades à quatre pattes dans les champs de maïs pour aller se cacher, pour fuir, encore et encore.
Il n’a jamais rien édulcoré, ne s’est jamais refermé sur un silence douloureux.
Il lui a raconté tous les souvenirs qu’il avait, et peut-être même aussi ceux qui ne se sont pas gravés dans sa mémoire d’enfant et qui lui ont été transmis ensuite. Ces souvenirs qui traversent les générations et qui restent colorés et vifs malgré l’oubli et le temps qui passe. Ces souvenirs qui se transforment en légendes familiales.
Alors, ce jour-là, quand sa grand-mère l’emmène avec elle, son cœur bat un peu plus sourdement que d’habitude. Lorsqu’elle voit la maison, lorsqu’elle salue le vieux couple qui les accueille chaleureusement, c’est comme si elle sentait le poids de l’Histoire contenu entre ces murs, entre ces bras.
Elle se souvient des mots de son père. Sa grand-tante qui a été dénoncée, traquée, emmenée, déportée. L’angoisse qu’ils reviennent les chercher, qu’ils disparaissent à leur tour. Ses grands-parents qui ont transporté leurs deux enfants endormis jusqu’à la maison des voisins, la maison des innocents, la maison de ceux qui n’avaient rien à se reprocher puisqu’ils n’étaient pas Juifs. Son père lui a raconté et ses paroles sont restées dans son âme d’enfant à elle. Il s’est réveillé ce matin-là dans un lit qui n’était pas le sien, dans une chambre qu’il ne connaissait pas, chez ces voisins qui avaient accepté d’ouvrir leur porte, d’ouvrir leur cœur au mépris de leur propre vie. Simplement pour protéger deux mômes qui n’étaient pas nés du bon côté de l’étoile jaune.
Ce matin-là, quand elle observe et ressent au plus profond d’elle l’émotion qui trace comme un fil d’Ariane entre sa grand-mère et ces deux paysans, elle se sent soudain toute petite.
Son père lui a toujours parlé de son enfance. Mais c’est ce matin-là seulement qu’elle comprend, en répondant à leurs sourires, que sans ce couple, elle ne serait peut-être jamais venue au monde.

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#Moietmesparents – N°5

Cyril

Cet été-là, il quitte Paris et sa mère pour passer les vacances dans le petit village de Normandie où son père a élu domicile. Celui-ci vient d’installer les bureaux de sa société dans un vieux moulin désaffecté qu’il a racheté. Tout autour, un grand terrain vague envahi de mauvaises herbes.
Son père l’emmène acheter de petits thuyas à la pépinière et ensembles, torses nus sous un soleil de plomb, ils passent des heures à creuser la terre aride pour les planter un à un. Quand il se plaint d’avoir soif, son père lui passe une bouteille de kéfir et tous les deux se désaltèrent avant de se remettre à l’ouvrage. Il existe des moments indicibles où l’on sait que les choses qu’on vit, même si elles semblent anodines, resteront étrangement gravées en nous. Peut-être que ce garçon de sept ans à peine le sent, peut-être qu’il sait que ces quelques heures de jardinage avec son père se transformeront en un souvenir à la fois mélancolique et douloureux. Le genre de souvenir qu’on chérit après parce qu’on sait que les instants de complicité auront été bien trop rares.
À la fin des vacances, il rentre à Paris, retrouve son quotidien et sa mère. Il met de côté le petit village normand, l’église romane, le vieux moulin, les haies de tilleuls, la place du marché ensoleillée. Il revient avec des souvenirs et un peu de kéfir au fond d’une bouteille. C’est son père qui le lui a donné avant son départ, tiens, tu pourras faire ta propre culture, surtout, conserve-le bien au frais, d’accord ?
Alors l’enfant range le récipient au réfrigérateur, consciencieusement.
Deux jours plus tard, il observe sa mère vider le liquide blanchâtre dans l’évier de la cuisine, non mais franchement, on ne va pas garder ça, c’est écœurant, pourquoi faut-il toujours que ton père ait des idées saugrenues… Le kéfir disparaît dans les égouts, sa mère ouvre le robinet pour effacer définitivement les traces claires qui sillonnent l’inox toujours impeccable. Le kéfir disparaît dans les égouts et c’est comme si tout ce qui lui restait de son père se volatilisait en même temps. Comme si ces semaines de vacances à ses côtés étaient balayées d’un simple revers de main, est-ce que ça a même vraiment existé, au fond ?
Des années plus tard, quand il verra les immenses thuyas de quatre mètres de haut à côté du moulin, il songera que malgré tout, quelque chose a survécu à cet été-là. Son père n’est plus là, mais les arbrisseaux sont devenus des géants, et lui un homme.
Alors, malgré la rancœur, la chagrin et l’amertume, malgré les doutes et les regrets, le simple fait que ces arbres se trouvent là, solides, enracinés, est la preuve irréfutable que ce moment entre eux deux a bien existé.

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#Moietmesparents – N°6

Charlotte

Demain matin, elle part pour la première fois en colonie de vacances, son excitation et son impatience sont telles qu’elle ne tient plus en place et n’imagine même pas parvenir à trouver le sommeil cette nuit. À six ans, ce sera la première fois qu’elle partira plusieurs jours de la maison, loin de ses parents, loin de tous ses repères. Elle n’aura que sa peluche pour lui rappeler la douceur de son foyer, et c’est d’ailleurs la première chose qu’elle a déposée dans sa petite valise, pour être sûre de ne pas l’oublier – quand bien même elle clame haut et fort qu’elle n’a peur de rien et qu’elle a hâte de partir toute seule en vacances, « comme une grande ».
Ce soir, avant qu’elle aille au lit, sa mère lui brosse les cheveux, rituel immuable face à la tignasse noire et bouclée perpétuellement emmêlée. Elle fait attention à les peigner avec douceur, sous peine que la fillette s’écrie, arrête, maman, tu me fais mal, là, ça me tire ! Et, tout en passant la brosse dans les cheveux de sa fille, elle essaye de l’avertir des dangers auxquels elle ne peut s’empêcher de penser, le genre de dangers qu’on ne sait jamais comment évoquer avec les enfants. Elle commence, hésitante, tu sais, il faudra que tu fasses attention, quand tu seras là-bas… La fillette garde la tête bien droite, ne bouge pas d’un pouce, et la mère poursuit tant bien que mal, tout le monde n’est pas forcément gentil, tu vois, il y a même des gens qui peuvent se montrer méchants… Aucun mot, aucune question ne sort de la bouche de l’enfant, qui semble simplement attendre de voir où sa mère veut en venir. Celle qui a bientôt terminé de démêler les mèches rebelles cherche comment tourner les choses, comment éviter certaines phrases trop brutales, certains mots trop choquants, tu sais qu’il y a des endroits qui n’appartiennent qu’à toi, alors si jamais quelqu’un te faisait du mal, il faudrait tout de suite que tu…
Mais soudain, la fillette se retourne vers sa mère, les sourcils froncés, la mine sévère, et elle s’empresse de terminer la phrase maternelle, de cet air victorieux qu’ont les enfants quand ils sont certains d’avoir trouvé la bonne réponse, à l’école :
— Que je lui donne un gros coup de pied dans les couilles !
La mère interrompt son geste, désarçonnée par la véhémence et la répartie de sa petite. Puis elle sourit, et se dit que finalement, sa fille a sans doute déjà tout compris.

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#Moietmesparents – N°7

Carène

Aujourd’hui, elle se sent importante. Sa mère a accepté de retapisser entièrement sa chambre, elle a même eu le droit de choisir le papier peint, en a sélectionné un qu’elle trouve magnifique, avec des femmes tenant un parapluie à la main, ça lui fait penser à Monet, le peintre dont son professeur d’art plastique leur a déjà parlé.
Ça leur a demandé un week-end entier rien que pour détapisser la pièce, à grand renfort de produit à l’odeur nauséabonde et de coups de spatules de plus en plus rageurs. Elles ont déjà passé toute une journée hier à coller le papier peint, et même si ni l’une ni l’autre ne l’avoue pour le moment, elles en ont plus qu’assez. Il a d’abord fallu démonter une porte pour l’installer sur des tréteaux, et comme sa chambre est sous les toits, l’établi artisanal pour encoller les lais de papier peint est installé un étage plus bas. Il faut tout mesurer précisément, quelle idée stupide d’avoir choisi un papier avec un raccord ! Il faut découper, encoller, monter les lais avec précaution dans l’escalier en prenant surtout bien garde de ne pas mettre de colle sur les vêtements ni sur les meubles. Mesurer, couper, encoller, monter, poser, maroufler, s’y reprendre à plusieurs fois parce que ça ne tombe pas droit, redescendre l’escalier, recommencer.
Le dimanche soir arrive et elles n’ont pas encore terminé. Leur patience est à bout. Elle peste, si j’avais su que ce serait si compliqué, j’aurais gardé l’ancien papier peint et je me serais contentée de mettre quelques posters ! Elle souffle, elle soupire, elle maugrée, le pinceau plein de colle à la main.
Et puis, sans réfléchir, elle agite sa main en direction de sa mère. Splash, des gouttelettes de colle giclent sur son bras. La mère, épuisée, fronce les sourcils. La fille recommence, soudain, tout semble beaucoup plus amusant. Amusée, la mère plonge son pinceau dans le seau de colle à terre, reproduit le même geste que son enfant.
La bataille s’engage, et aucune d’elle ne fait plus attention à ne pas se tacher. Elles s’aspergent mutuellement de ce liquide blanchâtre et gluant qui s’accroche à leur peau, à leurs vêtements, à leurs cheveux. La fille s’enfuit jusque dans la chambre aux trois-quarts tapissée, la mère la rattrape en riant, essoufflée. Elles se laissent toutes les deux glisser le long du mur, se retrouvent assises, pantelantes, dégoulinantes de colle. Leurs cœurs ralentissent peu à peu, et elles contemplent sans rien dire le mur d’en face qui attend toujours d’être recouvert de silhouettes féminines et de parapluies.
— On ne va jamais réussir à finir, souffle la fille, soudain désespérée.
— Mais si, regarde, on n’aura qu’à mettre ta grande armoire sur ce mur-là, et hop, pas besoin de tapisser derrière, personne ne remarquera quoi que ce soit, suggère la mère avec enthousiasme.
Elle acquiesce, songeuse.
— Mais, tu as vu, là-bas, juste à côté de la porte ? Le papier est tout tordu, les bonnes femmes sont coupées, c’est moche ! reprend-elle, déçue.
— Ne t’inquiète pas, on n’aura qu’à mettre un cadre juste à cet endroit-là, ce sera parfait ! la rassure encore sa mère.
— Tu en es sûre ?
— Sûre et certaine. Cette chambre, ça va être la plus belle de toutes les chambres. Et tu sais pourquoi ?
La fillette secoue la tête, perplexe.
— Parce qu’on aura tout fait ensemble.

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#Moietmesparents – N°8

Mélanie

Souvent sa mère affiche un air nostalgique et lui demande, tu te souviens de ces vacances à la mer, tu te souviens de la voisine et de son chien qui te faisait tellement peur, tu te souviens du petit magasin où on allait faire les courses ?
Et elle lui répond à chaque fois, mais non, Maman, je ne me rappelle pas, comment tu voudrais que j’en garde le moindre souvenir, j’avais quatre ans à peine ! Au début, elle était déçue que sa mémoire semble si vide par rapport à celle de sa mère. Et puis, à force que celle-ci s’acharne à lui parler de choses qui n’ont pas laissé de traces, elle a commencé à être agacée, exaspérée qu’elle paraisse ne jamais admettre qu’elle n’ait aucun souvenir de cette période.
Aujourd’hui, sa mère la contemple encore, la mine sombre, le regard mélancolique, tu te souviens quand j’avais trente ans ? Et elle secoue la tête, j’avais trois ans, évidemment que je ne me rappelle pas de toi à cette époque ! Celle qui lui a donné la vie pousse un profond soupir, ses épaules s’affaissent soudain, oh, comme c’est dommage, si tu savais comme c’est triste que tu n’aies pas de souvenirs, parce qu’à trente ans, j’étais heureuse, j’étais vraiment heureuse, pas comme maintenant, dire que tu ne m’auras jamais vue comme ça…
Elle voudrait lui expliquer à quel point ces phrases sont violentes, à quel point ça la blesse d’entendre ces petits mots anodins qui, une fois mis bout à bout, forment une réalité brutale et implacable. Elle voudrait lui expliquer mais elle sait que cela ne servirait à rien, qu’il vaut mieux que sa mère reste là, un sourire rêveur aux lèvres, à flotter dans un passé qui n’a plus de consistance que pour elle.
Elle se tait, mais ça lui fait l’effet d’une gifle de se rendre compte à quel point les adultes sont les gardiens des premiers souvenirs de l’enfant. Elle regarde ses gamins à elle qui marchent à quatre pattes sur le carrelage de la cuisine, et songe que les moments qui resteront de leur petite enfance seront uniquement ceux qu’elle aura choisis, qu’elle aura chéris. Plus tard, elle leur racontera à son tour des bribes de leur premières années, des anecdotes qui l’auront marquée, elle, et ils la regarderont comme si elle leur parlait d’une réalité parallèle qu’ils n’ont pas vécue. Elle voudrait pouvoir saisir le temps qui passe, ne pas laisser l’oubli tout dévaster. Alors elle prend des photos, des centaines de clichés, comme si ça allait être suffisant pour que la mémoire leur revienne, pour que le temps qui passe ne leur échappe pas tout à fait.
Et peut-être que lorsqu’ils seront adultes, elle leur dira, en leur montrant une vieille photo jaunie, vous voyez, là, c’est moi, j’avais à peine trente ans, je sais que vous ne pouvez pas vous en rappeler mais qu’est-ce que j’étais heureuse…

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#Moietmesparents – N°9

Solène

Depuis que ses parents se sont séparés, elle ne voit plus son père que quelques week-ends par-ci par-là, et pendant les vacances scolaires. Ça a beau être le lot quotidien d’une palanquée de gamins, ça n’en est pas moins difficile à vivre pour elle comme pour lui. Tous les deux voudraient parfois pouvoir arrêter le temps, le distendre et l’étirer comme ces Malabars à la fraise qu’elle mâchonne à longueur de journée jusqu’à en avoir mal aux mâchoires.
Alors quand son père lui annonce qu’il compte l’emmener pour les prochaines vacances chez sa tante, son cœur bondit de joie et s’affole dans sa poitrine. Elle imagine déjà le trajet en voiture avec l’autoradio à fond, son père et elle chantant à tue-tête des tubes ringards, elle anticipe avec bonheur les heures à jouer et à rire avec ses cousins et cousines.
Quelques semaines plus tard, alors qu’elle a préparé avec le plus grand soin sa valise chez sa mère, la déconvenue est totale pour la fillette de huit ans. C’est comme une tornade qui vient ravager les souvenirs qu’elle était déjà prête à se forger et à raconter à toutes ses copines au retour des vacances.
— Je suis désolée, ma puce, mais finalement, on ne va pas partir.
Ses petits poings se serrent, elle commence déjà à trépigner, à tempêter, à sangloter, et face à elle, le père semble bien démuni, il se contente de répéter qu’il est désolé, mais qu’il a un problème. Peut-être lui explique-t-il pourquoi le départ tant attendu est annulé à la dernière minute, peut-être tente-t-il de la consoler en lui promettant d’autres activités, en lui assurant qu’ils partiront une prochaine fois, peut-être même essaie-t-il de la prendre maladroitement dans ses bras. Peut-être bien qu’il fait tout ça, mais aujourd’hui, elle serait bien en peine de se le rappeler. Tout ce qui est resté de ce moment, c’est cette colère, cette rage qu’elle a soudain senti déferler en elle.
Elle s’est approchée du buffet du salon, elle a ouvert le buffet où son père rangeait la pochette contenant tous ses dessins depuis qu’elle était en âge de tenir un crayon. Elle a attrapé la liasse de feuilles pourtant soigneusement rangées, et, aveuglée de ressentiment, elle a tout déchiré, avec cette violence brute d’enfant déçue. Elle a mis en pièces les bonhommes-bâtons, les maisons en deux dimensions, les « Je t’aime Papa » entourés de cœurs rose fluo, les premières peintures aux couleurs criardes, les « Bon anniversaire » écrits à côté de gâteaux à étages gigantesques. Elle a tout mis en charpie et lui est resté immobile, trop hébété, trop désarçonné par la réaction soudaine de sa petite fille. Elle a tout détruit et il a contemplé le résultat en silence, peut-être a-t-il songé qu’elle venait d’anéantir symboliquement ce qui les rattachait encore à son enfance, de pulvériser les souvenirs heureux d’une famille au passé, d’une famille comblée jusqu’au jour où.
Mais il n’a pas prononcé le moindre mot. Son regard effaré et abattu s’est pourtant gravé dans sa mémoire à elle, et une fois les confettis de papier à ses pieds, une fois la colère radicalement apaisée, n’est plus restée que la honte.
Des années plus tard, sa grand-mère lui racontera qu’à l’époque, la voiture de son père était tombée en panne. Que le devis que lui avait tendu le garagiste pour les réparations affichait un montant bien trop élevé pour que son père puisse faire les travaux. Que c’était pour ça qu’il avait dû renoncer à l’emmener en vacances, que ç’avait été un crève-cœur pour lui aussi.
Et elle a beau fouiller dans sa mémoire, elle est certaine qu’il ne lui en jamais parlé.
À moins qu’elle ne l’ait pas entendu.

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#Moietmesparents – N°10

Sabrina

Cette promenade au parc a duré une éternité, lui semble-t-il, et quand ils passent devant le camion de glace, elle se laisse aussitôt happer par sa petite musique entêtante, envoûtante. Son père propose de s’arrêter pour prendre un cornet, mais, du haut de ses six ans, elle secoue la tête avec détermination. « Je ne veux pas de glace, je veux quelque chose à boire. » Son frère fait moins d’histoires, accepte avec enthousiasme le cornet à la vanille, tandis que son père insiste, pourquoi tu ne prendrais pas un sorbet ? Têtue, elle comme à trépigner, à gémir, à ronchonner, j’ai dit que je ne voulais pas de glace ! Le père lui tient tête, ce n’est pas une gamine haute comme trois pommes qui va faire la loi, non mais oh ! Il refuse de céder, et les deux se jaugent du regard, obstinés. Il s’entête, si c’est comme ça, tu n’auras rien du tout, la question est réglée ! Il l’entraîne par la main, indifférent aux larmes de crocodile, sourd aux jérémiades. Elle sanglote sur tout le chemin de retour, tortille sa main prisonnière de la poigne de son père, n’en démord pourtant toujours pas, certaine de vivre la pire injustice au monde. Il lui flanque une fessée, marche de plus en plus vite, exaspéré, et le frère tente tant bien que mal d’arranger les choses : « Si tu avais pris une glace et que tu l’avais laissée fondre, ça aurait fait le même effet qu’une boisson ! »
Enfin, tous les trois parviennent à la maison. Elle est exténuée d’avoir marché si longtemps, d’avoir pleuré si longtemps. Le père la dévisage, les bras croisés, il observe la bouille baignée de larmes et écoute les hoquets désespérés de chagrin. Sans un mot, il se dirige alors vers le réfrigérateur, en sort une bouteille de jus d’orange et lui verse un grand verre qu’il lui tend avec une tendresse aussi soudaine qu’inattendue. « Ma princesse est servie », souffle-t-il en essuyant les rigoles d’eau salée sur le visage de sa petite fille.
Il n’en dit pas davantage et elle comprend parfaitement que c’est sa façon de lui avouer qu’il est désolé. Alors, magnanime, l’enfant hoche la tête. Lentement, ravie d’avoir remporté la bataille et que l’adversaire capitule enfin.

#Moietmesparents – N°11

Dalila

Son père avait 17 ans à peine quand il est arrivé d’Algérie. Il parlait français comme on parle une langue qu’on a apprise quelques années à peine à l’école, et s’installer dans un pays inconnu, c’était aussi et surtout la nécessité de parler français au quotidien. C’était lui l’étranger, c’était à lui de faire des efforts pour s’adapter, pour s’intégrer, pour se faire accepter.
Alors, bien sûr, il y a toujours eu des expressions qu’il ne maîtrisait pas, des mots qu’il remplaçait par d’autres. Quand son patron s’acharnait un peu trop sur un de ses collègues, il s’exclamait que c’était scandaleux d’être en permanence un « bouquet-mystère ». Il inculquait à sa fille les valeurs auxquelles il croyait, la première étant de surtout de ne jamais se montrer « gaulliste » ; et il n’y avait sans doute qu’elle pour comprendre qu’être égoïste était, aux yeux de son père, un des pires défauts au monde.
Parfois, elle faisait un caprice et se mettait à sangloter, non, je ne veux pas aller me coucher, non, je ne veux pas ranger ma chambre, non, je veux pas prêter ma poupée ! Et alors, alors, il tapait du poing sur la table, fronçait les sourcils, et s’écriait : « Toujours en train de cornicher, celle-là ! Tu sais bien que je déteste les cornicheuses ! » Et dans la maisonnée, personne n’aurait osé ne serait-ce que sourire en pensant au pot de cornichons dans la porte du réfrigérateur, personne n’aurait osé le reprendre et lui donner le bon mot en offrande. Parce que ça l’aurait vexé, parce que ça l’aurait blessé, parce que ça l’aurait ramené à cette langue qui resterait jusqu’à la fin, quoi qu’il fasse, étrangère.
Quand elle était fatiguée, quand elle n’avait pas envie de faire ses devoirs, quand elle n’avait pas le courage d’aller se promener dehors, il lui répétait toujours : « Ma fille, dans la vie, il faut être dynamite, il faut toujours être dynamite ! » Alors aujourd’hui, lorsque ses enfants regardent d’un air absent leur bol de chocolat chaud le matin, les muscles encore endormis et ramollis comme de la guimauve, les yeux encore emplis de sommeil et de rêves évanescents, elle ne peut s’empêcher de leur lancer d’un ton enjoué : « Allez, les enfants, on se réveille, il faut être dynamite ! »
Et à chaque fois qu’elle prononce cette petite phrase, c’est comme si elle lui rendait hommage, comme si elle lui soufflait, tu n’es plus là, papa, mais les mots que tu as inventés sont restés. Et regarde, regarde comme je les transmets à mon tour.
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#Moietmesparents – N°12

Guillaume

Ça fait un moment qu’ils cheminent tous deux sur le chemin caillouteux, main dans la main. L’enfant emplit l’air de ses incessantes questions qui papillonnent — pourquoi le ciel est bleu, comment ils font, les oiseaux, pour voler, pourquoi les avions laissent une traînée dans le ciel, comment ça se fait que les fourmis, elles ne soient pas écrasées quand on leur marche dessus ?
Et puis, au fur et à mesure de la balade, les interrogations se tarissent peu à peu, et il ne reste plus que les pieds qui avancent et les deux mains qui se tiennent.
La mère se dit que c’est le bon moment ; elle explique alors à son petit garçon de trois ans que bientôt il aura un petit frère ou une petite sœur, qu’un bébé est en train de pousser, là, dans son ventre à elle qui va bientôt devenir aussi rond qu’un ballon, aussi gros qu’une montgolfière.
Les sourcils de l’enfant se froncent aussitôt, sa mine se fait à nouveau sérieuse ; il cherche à comprendre comment cette histoire rocambolesque de bébé dans le ventre peut bien être possible.
— Mais comment il est arrivé, le bébé ?
La mère sourit, lui raconte ce que tous les parents racontent à leurs enfants ; ton papa et moi, on s’aime très fort, et papa a déposé une petite graine dans mon ventre, une petite graine qui va pousser jusqu’à être assez grande pour sortir…

Le petit garçon réfléchit, hoche la tête comme si cette drôle de fable avait le moindre sens à ses yeux. Puis, au bout de quelques instants, il regarde sa mère d’un air triomphant, heureux d’avoir compris ce qu’elle vient de lui expliquer avec tendresse :
— Mais alors, ça veut dire que je suis une fleur !
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#Moietmesparents – N°13

Mathieu

Il a seize ans et n’avouerait pour rien au monde à son père qu’il fume ; il imagine très bien quel savon celui-ci lui passerait s’il était au courant… Alors, tous les soirs, il grimpe sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, referme avec précaution derrière lui, va même jusqu’à calfeutrer les pourtours avec des vêtements roulés en boule. Puis il fume sa cigarette, un peu à la va-vite. Peu importe qu’il pleuve ou que les températures soient négatives, il est prêt à être trempé, à être gelé, du moment que son secret ne soit pas éventé. Il tire sur son clope, de longues bouffées qui grésillent dans le silence du jardin en contrebas. Puis il écrase son mégot dans la jardinière de géraniums accrochée à sa fenêtre, la même qu’il y a à chaque fenêtre de la maison. Il l’écrase et l’enfonce bien profondément dans la terre, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune preuve visible.
Quand il rentre du lycée, c’est toujours en mâchonnant deux chewing-gums à la menthe extra-forte. Mais ça n’empêche pas son père de régulièrement froncer les sourcils, humer l’air d’un air suspicieux, t’es sûr que tu n’as pas fumé, là, ça sent le tabac froid, je suis sûr que ça sent le tabac froid… L’adolescent nie toujours avec aplomb, évidemment que non, papa, ce sont les autres qui fument mais pas moi, certainement pas moi !
Jusqu’au jour où il rentre, pose son sac à dos dans l’entrée, remarque la jardinière entièrement vidée dans le jardin. Le monticule de mégots juste à côté. Il doit bien y en avoir une centaine. Ça explique que les géraniums aient autant tiré la tronche ces dernières semaines, contrairement à tous les autres de la maison. Assis sur une chaise en plastique blanc, son père le dévisage, les bras croisés, un petit sourire aux lèvres. Le visage triomphant, les yeux qui brillent de satisfaction, je t’ai démasqué, qu’est-ce que tu vas bien pouvoir inventer pour ta défense, maintenant ?
L’adolescent cherche une excuse, un moyen de se justifier, mais rien de crédible ne traverse son esprit. Il regarde son père qui reste silencieux, qui savoure sa victoire comme on se délecte d’un échec et mat.
Alors, vaincu, il s’agenouille et ramasse un à un les mégots.
Lance un regard rageur aux géraniums ternes et fanés qui l’ont impitoyablement trahi.
Et son père rentre à l’intérieur sans rien dire.
Puisqu’il a gagné.

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#Moietmesparents – N°14

Anne-Gaëlle

Elle a grandi avec sa mère en banlieue parisienne, et si elle ne devait citer qu’un seul souvenir d’enfance avec elle, ce serait tous ces anniversaires qu’elle lui organisait avec amour et patience chaque année. Au mois de juin, parce qu’attendre la date officielle fin juillet aurait signifié à coup sûr une ville désertée par ses camarades de classe.
Sa mère passait des heures à concocter toutes sortes d’activités pour la ribambelle d’enfants, à décorer la maison et le jardin, à confectionner toutes sortes de gourmandises colorées. Dès le matin, elle accrochait des guirlandes de ballons de baudruche un peu partout, parce qu’une fête sans ballons, ça n’aurait pas été une fête digne de ce nom. Il faisait si chaud qu’ils claquaient un à un au fur et à mesure de la matinée, mais inlassablement, elle en regonflait des nouveaux, toujours plus vite, déterminée à triompher d’eux.
Elle imaginait les courses en sacs-poubelle, les parcours semés d’embûches avec un œuf en équilibre instable sur une petite cuillère, les chaises musicales, la pêche à la ligne, les concours de mimes… Mais surtout, surtout, elle déployait toute son inventivité à confectionner la plus belle des pinatas. Parce qu’elle avait grandi au Mexique, et qu’un anniversaire sans pinata, ça n’aurait pas été un anniversaire digne de ce nom.
Quelques jours avant la fête, sa mère était là, penchée sur sa besogne, méticuleuse et patiente. Elle commençait par fabriquer de la colle maison avec de la farine, du sel et de l’eau. Elle découpait avec soin de grandes bandes de papier journal, puis elle gonflait un ballon. Trempait les bandes dans la bassine de colle, les disposait sur le ballon jusqu’à le recouvrir de plusieurs couches. Lorsque tout avait séché, elle découpait la queue du ballon, y glissait à l’intérieur toutes sortes de bonbons et de petits gadgets qui raviraient à coup sûr les enfants et en particulier sa fille. Enfin, elle décorait la pinata avec du papier crépon, l’accrochait à un arbre du jardin, le cœur déjà battant en imaginant les yeux émerveillés de la petite.
Le jour venu, pendant que sa mère fredonnait gaiement une chanson en espagnol, tous les enfants s’en donnaient à cœur joie en frappant l’objet de papier mâché et en l’explosant pour faire tomber la pluie de cadeaux et de bonbons acidulés.
Et la fillette regardait le sourire débordant de tendresse de sa mère, consciente qu’avec cette pinata, c’était un peu de son enfance à elle qu’elle apportait et partageait avec eux cet après-midi-là, c’était le Mexique qu’elle avait encore au plus profond de son cœur qu’elle ramenait jusqu’en France…

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#Moietmesparents – N°15

France

À présent qu’elle est assise entre son père et son grand frère dans ces fauteuils recouverts de velours rouge sombre, elle se laisse complètement happer par les images grandioses projetées sur l’immense écran devant eux. Machinalement, ses doigts se cramponnent aux accoudoirs, elle se mord les lèvres, serre les genoux. En face d’elle, le gorille gigantesque qui erre, hagard, dans les rues de New-York, lui fait froid dans le dos, et soudain, elle donnerait tout pour se trouver ailleurs que dans cette salle de cinéma hostile. Elle pourrait être dehors, à faire de la balançoire, à courir après les papillons, à souffler sur des pissenlits, à faire peur aux pigeons. Des activités plus attrayantes qu’être nez-à-nez de ce terrible King Kong, il y en aurait des tonnes, pas besoin de chercher bien loin… Elle imagine déjà la réaction de sa mère, quand elle lui racontera ce que son père les a emmenés voir, mais enfin, pourquoi tu as choisi ce film, ce n’est pas du tout de son âge, à tous les coups, elle ne va pas dormir de la nuit !
La musique se fait tragique, saccadée, haletante, et elle déglutit avec difficulté. Ses poils se dressent sur ses avant-bras, elle se retient de fermer les yeux – à coup sûr son frère se moquerait d’elle et elle n’aurait pas fini d’en entendre parler. Instinctivement, elle se penche vers son père pour chercher un peu de réconfort, un peu de protection, un regard tendre, un bras qui se lèverait pour entourer ses épaules. Quelque chose, n’importe quoi plutôt que ce film horrible qui la fera cauchemarder dans quelques heures, c’est certain.
Elle se tourne vers son papa, même si elle sait par avance qu’il n’y a rien à attendre de lui. Il ne fera rien pour la rassurer, il ne lèvera pas le petit doigt pour apaiser son effroi, il ne lui chuchotera pas que le film est bientôt fini et qu’après, ils iront manger une glace pour se remettre de leurs émotions. Il ne fera rien de tout ça, parce qu’il est là, serein, parfaitement détendu, tout-à-fait immobile. Si tranquille que ses ronflements aussi sonores que réguliers envahissent toute la salle de cinéma, couvrent et escamotent même parfois les grognements hargneux du gorille.
Il dort paisiblement pendant qu’elle tremble de peur. Sa gorge imite le bruit d’une tronçonneuse pendant qu’elle frissonne de terreur. Elle voudrait le secouer pour le réveiller, le faire sursauter, hein, quoi, qu’est-ce qui se passe, j’ai manqué quelque chose ?
Mais elle n’en fait rien, ses doigts ne bougent pas des accoudoirs où elle se tient aussi crispée que sur un fauteuil de dentiste. Elle n’en fait rien, parce qu’elle se dit qu’au moins, lui échappe au monstre hideux qui occupe tout l’écran, qu’au moins, lui a trouvé la solution idéale pour ne pas être paniqué comme elle…

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#Moietmesparents – N°16

Karine

Elle a 14 ans et passe ses vacances d’été dans un petit village du sud de la France. 14 ans, c’est l’âge des veillées dès que la nuit commence à tomber en faisant disparaître les couleurs pourpres du ciel. C’est l’âge des premières soirées sans adultes, celles où on bombe le torse pour montrer son indépendance, celles où on affiche un petit air sûr de soi parce qu’on n’est plus un enfant, celles où intérieurement, on n’en mène pourtant pas large et où on crève de trouille de ne pas être à la hauteur, de ne pas être assez cool, pas assez tout.
C’est l’âge des premières amours, des regards qui se croisent pour aussitôt s’éviter, l‘âge des joues qui rosissent malgré soi, des rires un peu niais et des papillons qui s’en donnent à cœur joie au creux du ventre.

Ce garçon-là, elle l’a remarqué depuis le premier soir. Ses yeux azur, ses cheveux blonds comme les blés. Son bomber noir. Sa passion pour Madness. Son air nonchalant, évidemment. Son irrésistible allure de bad boy. Ses 15 centimètres et son année de plus qu’elle.
Qu’est-ce qu’elle ne ferait pas pour qu’il pose enfin ses yeux sur elle… Pour qu’il s’approche, qu’il lui sourit, pour qu’il se penche vers elle, pour qu’il…
— Zouzou ! Tu n’oublies pas, hein : extinction des feux à 23h30, pas une minute de plus !

Elle sursaute, écarquille les yeux, croit rêver – ou plutôt cauchemarder. Son père se tient à quelques mètres du groupe d’adolescents et la contemple d’un air malicieux. Elle déglutit avec difficulté, sent le rouge tomate qui lui monte aux joues à la vitesse de l’éclair, la honte qui la submerge. Zouzou ? Comment son père ose-t-il l’appeler par ce surnom ridicule devant tous les autres, et surtout, devant ce garçon qui la fait fondre et qui à présent la dévisage d’un sourire moqueur ?

Quelques heures après, elle rentre chez elle. Désespérée et furieuse. Atterrée et pleine de rancœur.

Trente plus tard, elle est à son tour devenue maman. Et quand son fils de 14 ans part en voyage scolaire, elle n’hésite pas une seconde à lui faire de grands coucous émus et exubérants devant le bus, alors qu’il est occupé à discuter avec ses amis. Il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’elle aille jusqu’à aller le serrer dans ses bras et lui ébouriffer une dernière fois les cheveux avant son départ.
Bien sûr, il enrage. Il voudrait disparaître sous terre et faire comme s’il ne connaissait pas sa mère.
Mais elle s’en fiche. Elle le regarde exactement comme son père la regardait à l’époque. Avec un mélange de nostalgie, de mélancolie, et de fierté.
Car n’est-ce pas toujours le regard qu’a un parent lorsqu’il se rend compte que le temps a filé trop vite, bien trop vite, et que son gamin a grandi sans prévenir ?
Quand il prend conscience qu’il lui faut savourer les dernières miettes d’enfance avant qu’il ne soit trop tard…

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Ils lisent tous Fidèle au poste !